LA FORME DE L'EAU, la critique

06/03/2018

Guillermo del Toro signe ici son chant d’amour définitif à la figure du monstre.

 

En pleine Guerre Froide, Elisa, employée d’entretien dans un laboratoire gouvernemental américain, tente de mener une vie normale malgré son mutisme. Le cours de son existence bascule lors qu’elle fait la connaissance d’une créature avec qui elle apprendra à communiquer.

 

Qu’est-ce qu’un monstre ?

Aujourd’hui, on atribue trop souvent une valeur péjorative à ce terme. En réalité, la frontière est assez mince entre abomination de la nature et individu fabuleux. Le monstre est annonciateur tant d’un dysfonctionnement de la vie, que d’un monde inconnu à explorer. Il est là pour édicter les limites d’une société. Au delà de son affect particulier avec le thème, del Toro utilise constamment la figure du monstre pour offrir un miroir déformant de l’être humain.   

La Forme de l’Eau est un grand film car il explore son sujet de façon totale.

 

A partir de là, il est intéressant de définir qui sont les monstres dans cette histoire.

Malgré ce que pourrait laisser penser l’affiche, il ne s’agit en aucune manière de revisiter une nouvelle fois La Belle et la Bête en proposant la rencontre entre une jeune femme et une créature disgracieuse, récit menant à ce que la beauté intérieure se révèle.

C’est même tout le contraire. Le postulat du film est de montrer que ce que l’on pourrait nommer “monstre” n’a aucune raison de ne pas tenter de vivre une vie ordinaire. Il ne s’agit jamais de retrouver une normalité, mais de vivre une vie en fonction de ses particularités.

Au fil du récit, il devient peu à peu évident que si l’on exclut ceux qui ne sont pas dans la norme, il ne reste finalement que des personnages vides, définis par un statut hiérarchique ou une caricature publicitaire.

C’est pourquoi le personnage interprété par Michael Shannon est de loin le plus intéressant. En effet, il est celui qui tente désespérément d’entrer dans le strict moule du père de famille de l’American Way Of Life, sans jamais y parvenir. Ses doigts en putréfaction, et son alliance placée à la main droite, comme un reflet raté de son idéal, sont précisément les symptômes de son incompatibilité avec la société normée dont il essaie de faire partie. Sa quête personnelle le menant inéluctablement vers l’acceptation de sa propre monstruosité.

 

La Forme de l’Eau propose toute une galerie de monstres, au sens qu’ils sont hors de la norme : muets, homosexuels, noirs... sont placés sur un plan d’égalité, car nul doute que, selon les époques, ils seraient ou ont été oppressés de la même façon que l’est la créature aquatique du film. L’objectif est de présenter des êtres, sous toutes leurs formes, qui cherchent simplement à trouver leur place dans la vie et établir des rapports sociaux qui fonctionne malgré les différences. C’est d’ailleurs pour cela que je pense que le sous texte de ce film est beaucoup plus intéressant que la narration principale. Justement parce que Guillermo del Toro nous montre des individus qui s'évertuent à s’aménager un quotidien assez ordinaire malgré les difficultés que la vie à placer sur leur route. Hormis leur anormalité, ils n’ont pas plus d’ambitions que l’amour ou la sécurité. On est loin des standards de la publicité, mais cela a le mérite de ne pas si mal fonctionner.  

Ce film s’intitule La Forme de l’Eau, car face à l’armature solide d’une société normalisée, figée et contraignante, l’eau symbolise un élément protéiforme capable de tourner autour de ce carcan, d’en adopter ou non la géométrie, et probablement de pouvoir le faire céder par son courant. Del Toro est un grand réalisateur qui nous propose ici une vision personnelle et politique de la société occidentale.

 

Dans cette réalisation, Del Toro va au bout de son amour pour le design, tant dans les décors que les costumes, et bien évidement dans la forme de sa créature aquatique. Mais encore, il démontre une affection très significative pour des gestes banals mais précis, qui forment la véritable chorégraphie d'une existence simple. Chacun d’entre eux est mesuré, plaçant sa direction d’acteur au diapason de son exigence graphique habituelle et établissant une esthétique du quotidien. Pour lui tout est monstre, donc rien est monstre, et l’on sent, dans sa caméra, qu’il trouve de la beauté dans chaque petit détail.

On admettra que certaines idées de mise en scène soient parfois audacieuses, ou mêmes difficiles d’accès, mais elles ont le mérite d’exister, au sens que le propos du film est que toute forme d’individu, ou même d’art, a le droit d’exister à partir du moment où quoi qu'il en soit, il existe. Cela vaut autant pour une forme désuète de cinéma que pour un être venu des fonds marins.

Je passerai assez vite sur un casting totalement au service de la mise en scène, impeccable de bout en bout, où l’on notera la sincérité particulière des interprétations de Sally Hawkins, Richard Jenkins et Octavia Spencer.

 

Au terme du visionnage de ce film, une citation de Bruce Lee au sujet des arts martiaux, et de la vie, m’est immédiatement revenue en tête :

"Empty your mind. Be formless, shapeless like water. Now you put water into a cup, it becomes the cup. You put water into a bottle, it becomes the bottle. You put water in a teapot, it becomes the teapot. Now water can flow or it can crash. Be water my friend."

Je pense que c'est exactement ce qu'entend Guillermo del Toro lorsqu'il nous parle de la forme de l'eau, car en grand réalisateur qu'il est, son objectif n'est pas simplement de nous raconter une histoire. 

 

 

 

 

De Guillermo del Toro

 

 

Avec Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkins...

Genres : Fantastique, Drame, Romance

Nationalité Américain

Durée : 2h03

 

Sortie le 21 février 2018

 

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